Marcel Joseph

Nous nous étions donné rendez-vous dans le secteur du marché By, à Ottawa. Il entre d’un pas décidé dans le bistro dans lequel je l’attends. Je lui fais signe, il s’avance vers moi d’un pas décidé. Je lui tends la main :

– Kouman ou ye ?

Il est surpris :

– Alors, on va faire l’interview en créole?

Je le rassure :

– J’ai malheureusement perdu une bonne part de mes connaissances de créole.
Marcel Joseph sourit ; son regard est généreux.

Nous nous assoyons près de la fenêtre après être allés au comptoir chercher des tisanes. Nous cherchons des terrains de rassemblement. Ces points que nous avons en commun commencent par Haïti. Marcel Joseph a grandi à Mont-Organisé, près de Cap-Haïtien. Nous échangeons nos impressions sur Haïti, son histoire, mais aussi la situation actuelle, celle des élections présidentielles. Je lui dis que je connais Haïti pour y être allé 13 fois, diriger un programme de réforme de la justice, mais c’était à une époque, vers 1997, où tous les espoirs étaient permis.FullSizeRender-5

Il y a la situation politique, mais aussi les arts, la culture. Ça aussi, ça nous unit. Marcel accepte avec grâce et enthousiasme le cadeau que je lui fais d’un de mes recueils de poésie, saisons d’esseulements, écrit en bonne partie en Haïti. Il en lit des extraits :

au lit de nuits
les longues houles
nous nous enfantons
nos instants portés au loin

Les mots roulent sur sa langue, les paysages de la vie imprègnent ses paroles. Sa voix est belle, mélodieuse. Aucune surprise là. Marcel Joseph a étudié le théâtre à l’Université d’Ottawa. Il a travaillé à plusieurs reprises avec le Théâtre de la Vieille 17. Il a connu Théâtre Action.

Je suis intrigué par son intérêt pour la dramaturgie. Ses yeux s’illuminent :

– Mont-Organisé, où je suis né, se trouve près de Cap-Haïtien. Ma mère était restauratrice et mon père fonctionnaire. Mon grand-père maternel, Dorcius Mécéjour, me contait tous les soirs des histoires.

– D’où ton amour du théâtre ?

– Initialement, c’est des lèvres de ce grand-père que ça m’est venu. C’était avant que je découvre la télévision. À l’heure de l’angélus du soir, mon grand-père rassemblait à ses pieds tous les enfants du quartier pour les emmener dans des univers fantastiques dont il était le seul à détenir la clé. Lorsque j’ai eu 12 ans, on m’a offert un petit rôle dans une pièce de théâtre. J’ai joué ce rôle avec brio, au point d’avoir la bénédiction de mon père de continuer dans cette voie. Au regard complice de mon père, j’ai tout de suite compris que ma destinée pour les arts de scène était tracée.

Marcel fait une pause, puis il reprend plus bas :

– Ce regard reste gravé dans ma mémoire, puisque mon père est décédé peu de temps après.

Je le laisse à ses pensées. Je le regarde en souriant.

– Marcel, c’est peu après le décès de ton papa que tu es déménagé à Port-au-Prince ?

– Oui, et ensuite, je suis parti pour Montréal, puis Gatineau.

– Et c’est à ce moment que tu t’es inscrit à l’Université d’Ottawa.

– Oui, j’ai étudié le théâtre un peu envers et contre ma famille, mes amis et mes compatriotes.

– On n’y voyait pas d’avenir ?

– Et comment ! En fait, ce qu’on me disait se résumait à ceci : étudier le théâtre, c’était se condamner à ne pas pouvoir s’en sortir.

– Mais tu as persisté.

– C’est un rêve que j’avais longtemps caressé. Aussi, je ne voulais pas laisser la société me dicter la voie à suivre dans ma vie. J’ai fait des rencontres importantes. Il y a eu Claire Faubert, alors professeure au Département de théâtre de l’Université d’Ottawa. Claire m’a donné la chance inouïe de jouer sous sa direction aux côtés de Gilles Provost au Théâtre de l’Île, à Hull. Plus tard, elle m’a demandé de jouer dans La Peste d’Albert Camus, une production du Théâtre des Deux Rives.

– Je crois que Pier Rodier t’a suggéré de faire la tournée théâtrale un peu partout en Ontario français…

– …faire du théâtre est une passion, une flamme qui restera allumée éternellement en moi, mais en faire de manière à gagner décemment ma vie n’est pas dans l’ordre des choses ici, dans la région. J’ai donc fait des choix professionnels. Je suis devenu professeur de français langue seconde et, par la suite, consultant en communications. Ces occupations m’ont empêché de participer à des tournées, ce qui, aux yeux de Pier Rodier, constituait une exigence fondamentale pour faire du théâtre ici. Dorénavant, je pratique surtout mon métier de comédien à la télévision de Montréal.

– Quels sont pour toi les défis de l’enracinement ?

– J’ai étudié en Ontario, mais je travaille surtout au Québec. La langue y est pour beaucoup. Il y a aussi la proximité du Québec par rapport à Haïti. J’ajouterais que travailler dans le milieu des arts au Canada est difficile pour tout le monde, mais ça l’est toutefois plus pour les immigrants, surtout ceux issus des minorités visibles.

– Marcel, dans quelques jours, tu retournes en Haïti, pour voir à des affaires familiales. As-tu parfois la nostalgie du pays ?

Il hésite, puis se penche vers moi. Il veut me faire une confidence :

– La nostalgie se traduit différemment d’une personne à l’autre. Mes enfants sont nés au Canada. C’est pour cela qu’il m’est plus facile de me concentrer sur mes besoins identitaires et culturels. Donc, la nostalgie que je pouvais ressentir se situait plus au niveau de la famille élargie. Mais il y a pour tout le monde une réalité pressante : celle de satisfaire ses besoins économiques, à savoir nourrir sa famille, offrir une bonne éducation à ses enfants.

Marcel dépose sa tasse, il m’offre un regard songeur :

– Mais si seulement la vie pouvait se résumer à cela… On pense souvent que le migrant qui arrive ici ne devrait se préoccuper que de ses besoins primaires.

Nous demeurons de longs moments silencieux, puis, comme par synchronisme, nous nous levons en même temps. Je tends la main à mon nouvel ami :

– N’a wè pi ta, Marcel.

– Orevwa, Jean.

Marcel Joseph sourit ; son regard est généreux.

Nous nous quittons. Marcel se dirige vers son domicile de Gatineau et moi vers le mien à Ottawa. Je m’interroge : est-il un Haïtien errant, comme moi, je suis un Manitobain déraciné ? Je suis originaire de Saint-Boniface, mais je n’ai, en aucun endroit du Canada, trouvé une terre d’appartenance. Nous pourrons approfondir cette question, puisque Marcel Joseph et moi avons promis de nous revoir pour un café à son retour d’Haïti.

Un portrait signé Jean Boisjoli